Le bâtiment a autrefois servi d’usine et, à part sa désaffectation, rien ou presque n’a été fait pour dissimuler cette fonction passée. Le sol en béton est majoritairement laissé tel quel : on imagine aisément n’importe quelle activité industrielle reprendre du service dès le lendemain. De même des murs qui sont restés nus. L’ensemble n’a pas été unifié si bien qu’on croit entrevoir un peu de l’histoire du lieu à travers eux : on aperçoit parfois les descendances d’anciennes couches de peinture, à certains endroits des parpaings viennent fortifier les murs d’origine, ici ou là des pièces de métal dépassent de la surface de manière erratique. Piliers de soutènement et charpente sont à l’avenant : bruts et directement visibles au tout-venant. A l’intérieur de cette coquille, le dispositif scénique minimaliste paraît tombé du ciel : un plancher en bois peint en noir et posé à même le sol fait office de scène. Les gradins prennent la forme d’un simple escalier approfondi : l’assise y jouxte les pieds des spectateurs assis derrière soi. Lorsqu’on pénètre dans la salle, on aperçoit d’emblée le fouillis de la structure métallique qui maintient le tout. Des rideaux directement pendus depuis le plafond finissent de délimiter l’espace de la représentation. Se dégage de l’ensemble l’impression d’être directement exposé aux coulisses du théâtre: comparé aux couleurs vives et balcons encombrés des salles à l’italienne, il semble qu’ici on se soit peu préoccupé de sauver les apparences en abusant des ornementations. C’est presque un message qui est envoyé aux spectateurs : « point de foin entre ces murs », et c’est sans doute un peu de l’ethos propre au champ artistique qui se trouve par là mis en scène, avant le spectacle proprement dit.
Pendant une année, j’ai suivi un groupe de jeunes participant à un projet de création théâtrale au sein d’une scène nationale, dans le sud-ouest de la France. A raison de deux ateliers de trois heures par semaine, j’occupais le rôle de « sociologue de service ». J’ai accumulé plus d’une centaine d’heures d’observation semi-participante, auxquelles il faut ajouter une trentaine d’entretiens. Dans ces conditions, j’ai autant que possible fait feu de tout bois: en même temps que je gardais à l’esprit la commande et ses enjeux (mixité sociale et démocratisation culturelle en tête), je glanais dans mon carnet de terrain tous les faits qui semblaient présenter le plus petit intérêt, privilégiant le trop-plein de données plutôt que la rareté. Sauf à prendre la réalité de haut, attitude contraire à l’esprit scientifique, on ne peut jamais tout à fait dire à l’avance quels comportements seront ou non significatifs : d’une manière générale, il est donc heureux que les hypothèses présentes à l’esprit du chercheur laissent une place à l’imprévu. Les troisième et quatrième chapitres du livre sont le résultat de cette curiosité : l’un porte sur les tenants et aboutissants sociaux de la pratique du jeu, l’autre investigue les modalités d’apparition du sacré sur la scène artistique. Les deux premiers chapitres répondent plus directement à la demande sociale: sur la base d’entretiens, on se penche d’abord sur les parcours biographiques et culturels des jeunes, lesquels permettent d’éclairer en retour – chapitre 2 – leur comportement et atelier et, en l’occurrence, des modalités différenciées d’intégration dans l’aventure.